Avant de prendre le chemin des écoliers qui vous mènera de Mesnil-sous Vienne à Mainneville, nous vous conseillons de visiter ce joli village. Il est possible que le nom de Vienne soit en relation avec les de Viane, ancienne famille possédante de la région ou encore d’un ancien chemin ou centre d’habitations appelé Vienne situé au-dessus du village, Mesnil signifiant maison rurale.

De la Place de la Mairie nous pouvons apercevoir trois édifices remarquables. Face à nous la Mairie (1), construction harmonisée par les courbes symétriques de ses deux escaliers d’accès, à notre gauche l’église Saint Aubin et à notre droite le manoir de la Muette.


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L’église Saint Aubin (2 et 3), parfois appelée St André, St Aubin-St André pour la Mairie bien normande, est fort intéressante à plus d’un titre. Elle date du XIe siècle et elle a été remaniée à plusieurs reprises après le XVIe. Sa silhouette est d’une grande élégance avec la flèche élancée de son clocher qui surmonte un porche à colombages. Les architectes du patrimoine font souvent référence au damier polychrome de ses murs où s’harmonisent le blanc du calcaire, le rouge des briques, le brun du grès ferrugineux et le gris-bleu des silex. L’intérieur, actuellement en réfection, ne se visite pas. Des éléments de la voûte en berceau se rejoignent à la croisée du transept au-dessus d’un médaillon en bois en bas-relief figurant Dieu le Père bénissant le monde.


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Le manoir de la Muette (4) tire son nom des pavillons de chasse où sont entreposées les mues des cerfs ou, plutôt, de la présence d’une meute de chiens, meute étant jadis prononcé muette. D’un sobre classicisme, il fut construit entre 1764 et 1772 à flanc de colline et domine une pièce d’eau. Il n’est qu’un des éléments d’un domaine comportant porterie, bergerie, chenil et grange (5 et 6). Le colombier (7) est superbe et mérite quelques développements.


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Les colombiers

Dressée vers le ciel pour permettre un meilleur envol aux messagers ailés, leur silhouette, d’une architecture parfois originale, accroche le regard et nous plonge dans le passé. En Normandie, et jusqu’à la Révolution, ils faisaient partie des privilèges de la noblesse dont étaient exclus le clergé et, bien entendu, les roturiers. En effet, la chair délicate des pigeons et des pigeonneaux avait une grande valeur, ainsi que la colombine, engrais tiré des fientes des oiseaux. Mais l’élevage des pigeons était mal vu des paysans qui voyaient leurs cultures ravagées par ces prédateurs malgré l’occlusion des ouvertures des pigeonniers au moment des semailles et les cahiers de doléances en témoignaient. L’intérieur des colombiers était tapissé de boulins (nichoirs) dont le nombre était proportionnel à l’étendue des terres exploitées. Les boulins étaient accessibles par une échelle tournante. Il arrivait que pour augmenter frauduleusement la valeur de ses biens, par exemple pour mieux marier ses enfants, le propriétaire construise de faux boulins et la personne grugée « se faisait pigeonner ». C’est, dit-on, l’origine de cette expression.

Le colombier du manoir de Mesnil-sous-Vienne a une forme imposante et classique : cylindrique à toit conique avec quatre lucarnes permettant aux pigeons de choisir le meilleur vent. Sous ces lucarnes une corniche en saillie empêche rats, belettes et fouines de faire des ravages. Il renferme 1120 boulins atypiques par leur construction en plâtre moulé (8). Il fut construit en 1775 et restauré en 2003.


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Continuons notre visite en prenant la direction de Martagny jusqu’à un moulin monumental (9) d’où s’échappe un bruit tumultueux qui témoigne de la puissance de la force hydraulique. Au long de ce court trajet où la Lévrière se dédouble nous pouvons apercevoir quelques jolies maisons normandes (10) ainsi que deux lavoirs (11 et 12) en excellent état dont l’un, privé, dépend du manoir, et il convient d’évoquer les souvenirs qu’ils inspirent.


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Les lavoirs

Déjà présents au XVIIIe siècle, les lavoirs se sont généralisés au XIXe, subventionnés et imposés à toutes les municipalités par une loi parue en 1851. Une meilleure compréhension des épidémies de typhoïde, de variole et de choléra avait montré l’importance d’une bonne hygiène pour la prévention de ces maladies.

Qu’ils soient formés d’un bassin alimenté par de l’eau courante ou construits directement en bordure de rivière, ils comportaient un rebord en pierre ou en ciment et un toit qui protégeait les lavandières des intempéries. Les premiers temps, deux à trois fois par an était pratiquée une grande lessive (grande buée) qui durait trois jours et qui portait sur le linge entreposé dans un grenier pendant plusieurs mois. Le premier jour, surnommé purgatoire, étaient effectués le triage et le trempage dans une grande cuve. Au cours du « coulage », le deuxième jour (enfer), le linge était plongé dans la cuve où l’on versait de l’eau tiède, puis bouillante, avec adjonction de cendre fine à action saponifiante qui fut, plus tard, mélangée à des cristaux de soude. Le troisième jour se passait au lavoir pour le lavage, le rinçage et l’essorage. Ce troisième jour était appelé paradis. Peut-être pensait-on que le linge était, non seulement propre, mais aussi « purifié ». C’était pourtant le jour le plus harassant. Le labeur pouvait durer jusqu’à quatorze heures au cours desquelles, agenouillées dans leur « carrosse », caisse de bois remplie de paille, les lavandières brossaient, frottaient, frappaient (avec leur battoir), rinçaient et essoraient. Pour sécher, le linge était ensuite étendu sur l’herbe ou tendu sur un fil. Il était transporté sur de longues brouettes sans bords latéraux, effort supplémentaire qui augmentait leur épuisement. C’était leur brouette qui les ramenait chez elles, disait-on. Par la suite, après 1900, les traditionnelles grandes buées ont fait place à des séances de lavage de plus en plus rapprochées et le lavoir est devenu un lieu convivial incontournable. Si les hommes se réunissaient dans les cafés, nombreux dans les villages (jusqu’à huit à Mainneville), c’est au lavoir que les femmes se retrouvaient entre elles, les hommes étant exclus. Seuls les enfants étaient admis. Certains étaient nourris au sein par leur mère qui avait droit à une pause nourricière. Au rythme des battoirs, les langues (leur deuxième battoir qui sert à médire disait-on) allaient bon train. « Si tu veux tout savoir, va au lavoir » rapporte un dicton normand. Les qualités du linge et ses indiscrètes salissures donnaient lieu à de nombreux commentaires sur les trains de vie et les conduites, ou inconduites, des privilégiés qui confiaient au lavoir l’intimité de leurs dessous. Et les rumeurs s’envolaient… « On lavait le linge et on salissait le monde ». Les désaccords pouvaient se régler à coups de battoir.

L’eau courante, les lessiveuses puis les lave-linge ont mis fin à cette époque. Ces bruyants lieux de vie sont devenus de silencieux lieux de mémoire où le léger murmure de la rivière a pris la place du bruit ininterrompu des discussions et, parfois, des disputes. Pensons à la dure vie de ces lavandières aux mains souvent rougies par les engelures et le froid et conservons en leur mémoire ces petits édifices à la sobre esthétique.

Revenons place de la Mairie en empruntant le Chemin du Manoir (13 et 14) qui suit la rive droite du bras droit de la Lévrière et qui longe le bassin du château. Prenons ensuite la route qui mène à Mainneville, route que nous quittons au bout du village pour suivre à gauche le Chemin des Broches (15) qui passe au-dessus de la Lévrière et grimpe dans les bois(16). Agréable et court trajet d’une dizaine de minutes qui longe à droite une prairie bien colorée au printemps par le violet des vesces (17).


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Au sortir de la forêt l’espace s’ouvre, le ciel devient immense et le regard est, avant tout, sollicité par cette voûte où les nuances changeantes de bleu, de gris et de blanc peuvent offrir un grand spectacle (18). Le vaste plateau sur lequel nous venons de déboucher est caractéristique de bien des paysages du Vexin normand : vastes plaines consacrées aux cultures où l’horizon est ponctué dans le lointain par des hameaux, des bosquets et, parfois, par les taches colorées de différentes colza illuminent le paysage (20). Plus subtil et plus poétique apparaît le bleu tendre des champs de lin dont la floraison éphémère (quelques jours) est précédée par le spectacle de ses tiges d’un vert léger (21), aussi souples que résistantes, ondulant à la moindre brise. Ne manquez pas ce spectacle (22, 23 et 24) qui, du fait de l’alternance des cultures, ne peut être renouvelé au même endroit que tous les six ou sept ans.

De ces champs de lin Aragon fut le chantre :

« Un grand champ de lin bleu parmi les raisins noirs Lorsque vers moi le vent l’incline frémissant Un grand champ de lin bleu qui fait au ciel miroir Et c’est moi qui frémis jusqu’au fond de mon sang DEVINE… Un grand champ de lin bleu dont c’est l’étonnement Toujours à découvrir une eau pure et profonde De son manteau couvrant miraculeusement Est-ce un lac ou la mer les épaules du monde DEVINE…. »

Deux strophes extraites du poème Fou d’Elsa , chanté par Jean Ferrat.


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La culture du lin

Grâce à son climat propice à cette culture, la Haute Normandie vient en tête des régions productrices de lin. Semé en mars ou avril le lin arrivera à maturité cent jours plus tard, c’est-à-dire vers la mi-juin avec une floraison bleue spectaculaire et éphémère. Il sera arraché en juillet et les graines seront récoltées pour être semées l’année suivante ou pressées pour produire l’huile de lin si prisée des peintres et des nutritionnistes (elle est riche en oméga 3). La paille sera retournée, enroulée et séparée de la fibre au cours d’une opération de rouissage qui requiert toute l’expérience du liniculteur pour apprécier le degré de séchage selon la couleur des andains (bandes parallèles des tiges). Le rouissage dépend en effet de l’action de microorganismes du sol dont le développement est lié à des conditions climatiques propres à la Normandie. Après teillage (extraction des fibres) et peignage (conversion des fibres en fils) les fils pourront être envoyés à la filature pour des modifications non moins diverses avant d’aboutir à cette matière si prisée, si légère (80 m de fil de lin pèsent un gramme), si écologique, si résistante, si fraiche.

Le lin produit en Normandie est surtout destiné à l’industrie textile et majoritairement vendu à la Chine qui doit envier ce climat si particulier (alternances de pluie et de soleil) et le savoir-faire des liniculteurs normands. Si vous utilisez du linge ou des vêtements en lin made in China n’oubliez pas qu’il vient peut-être de Normandie.

Poursuivons notre route sur un large chemin de terre qui, en s’infléchissant vers la droite, va nous conduire, à travers champs, au hameau des Cailletots, nom d’origine celte signifiant habitations dans la forêt qui, autrefois, s’étendait dans cette plaine jusqu’à Gisors.

Là, nous prenons à droite la route goudronnée qui mène à Mainneville, en empruntant jusqu’au cimetière le raccourci qui longe, à droite, le Grand Parc du château. Dans le cimetière sont enterrés trois tankistes britanniques qui périrent en août 1944 lors d’un affrontement avec des chars allemands sur la route de Sancourt. Nous pénétrons dans le cœur de Mainneville, principale commune des Sept-Villes-de-Bleu qui tire son nom du latin magne (grand) ou, pour certains, de media car elle est située à mi-distance entre Gisors et Gournay.

Les Sept-Villes-de-Bleu

Depuis le 12ème siècle, et, par un acte officiel, depuis 1302, sous le règne de Philippe le Bel, les habitants de sept villages (Mainneville, Hébécourt, Sancourt, Heudicourt, St-Denis-le-Ferment, Thierceville et Amécourt) avaient, moyennant une rente, la jouissance des forêts et des pâturages de leur territoire. Jusqu’à la révolution ce privilège fut à l’origine de nombreux conflits avec les seigneurs, l’administration des Eaux et Forêts et même avec la royauté. Pourquoi ce territoire porte-t-il la qualification de bleu? La réponse la plus souvent admise ferait intervenir une origine latine, et bleu serait dérivé du mot latin ablutus qui signifie humide. Autres hypothèses : le mot blau signifiant maraudeurs en langage local, la teinture bleue au pastel, teinture de guerre qui enduisait le corps des anciens habitants du Vexin, ou, plus simplement, un renvoi à la couleur bleue du blason du roi pour une forêt royale. Quoiqu’il en soit, les Sept-Villes-de-Bleu jouissaient dans le royaume d’un statut tout à fait particulier.

En descendant à droite vers les habitations, après avoir longé un lieu de recueillement, nous atteignons un lieu de mémoire, le lavoir municipal (25) actuellement bien paisible. Quel contraste avec l’ancienne animation habituelle de ce forum au féminin où le bruit des battoirs rythmait les discussions potinières ! Dans le village de coquettes maisons normandes (26) alternent avec des maisons de maître (27). A droite, le mur d’enceinte du château est envahi par des touffes de Ruines de Rome ou cymbalaires des murs (leurs feuilles ayant la forme de cymbales) (28). Leurs fleurs sont aussi jolies que minuscules et leurs graines sont déposées par les tiges rampantes dans les interstices des murs qu’elles vont coloniser. A travers les grilles nous pouvons apercevoir le château d’Enguerrand de Marigny (29).


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Enguerrand de Marigny

Enguerrand de Marigny est, avec la Reine Blanche, l’un des deux personnages emblématiques de la vallée de la Lévrière. Il naquit vers 1260 à Lyons la Forêt dans une famille de petite noblesse. Écuyer du chambellan du roi, puis panetier de la reine Jeanne de Navarre dont il épousa une filleule, son intelligence et sa culture furent remarquées par le roi Philippe le Bel qui dirigea sa carrière en une ascension rapidement prestigieuse. Chambellan du roi puis surintendant des finances, il devint l’homme de confiance du roi, personnage qualifié de beau, froid et sans pitié, comme il le montra dans le procès des Templiers. Il fut confié à Enguerrand des missions diplomatiques délicates avec le roi d’Angleterre, le royaume des Flandres et la papauté. Il amassa une fortune considérable, ce qui lui valut bien des inimitiés chez les nobles et, également dans le peuple, car il dévalua la monnaie et augmenta les impôts pour faire face aux dépenses de la guerre contre les Flandres. Quelques mois après la mort de Philippe le Bel, en 1314, le nouveau souverain Louis X le Hutin qui avait trouvé vides les caisses du royaume, sous la pression de Charles de Valois, ennemi juré d’Enguerrand, le fit arrêter pour dilapidation des biens du royaume et, pour faire bonne mesure, de sorcellerie. Il fut pendu au gibet de Montfaucon qu’il avait fait consolider quelque temps auparavant. Son corps, dévêtu par des voleurs, resta exposé pendant deux ans. Louis X et plus tard, Charles de Valois, regrettèrent sur leur lit de mort ce cruel acte d’injustice et le nouveau roi, Philippe V le Long, demanda un nouveau procès qui l’innocenta et réhabilita sa mémoire. Ses biens confisqués furent rendus à sa famille et ses restes transférés dans la collégiale d’Ecouis qu’il avait fait construire. Il est aisé de comprendre pourquoi ce destin hors du commun a inspiré roman historique et télévision dans les aventures des Rois maudits.

Il existait à Mainneville, où la famille de Marigny possédait des terres, un manoir construit par Philippe Auguste. Sur cet emplacement Enguerrand de Marigny, seigneur de Mainneville, fit construire un château où Philippe le Bel séjourna vraisemblablement lorsqu’il vint à Mainneville pour chasser dans le Vexin en août et septembre 1314. Le château fut partiellement détruit en 1419 par les Anglais qui occupèrent Gisors jusqu’en 1449, remanié en 1525 et ravagé par un incendie en 1535. De ce château ne restent actuellement que les tourelles du portail d’entrée car il fut encore agrandi et remanié aux XVIIe et XVIIIe siècle. Classé et privé, il séduit par ses tourelles, ses façades où le rouge des briques tranche en différents motifs sur un fond clair, sa galerie à arcades, ses jardins à la française et ses douves alimentées par la Lévrière.

Au niveau du château la route s’élargit, formant une place au fond de laquelle nous prenons à gauche, sur quelques mètres, la rue Pavée (elle ne l’est plus) qui grimpe vers la place du Plays, vaste esplanade bordée de tilleuls où siégeait jadis un jeu de paume et où se tient, en octobre ,la traditionnelle foire aux harengs. La partie basse de la rue Pavée est dominée par l’église St Pierre-St Paul (30) dont l’imposante masse reflète la prépondérance de Mainneville dans les Sept-Villes-de-Bleu. Sa nef est romane (XIIe siècle), le transept et le chœur sont du XVIe. Son architecture compliquée et souvent remaniée s’inspirerait de la collégiale d’Ecouis. Elle est très connue pour les trésors artistiques qu’elle renferme, en particulier des tableaux du XVIIe (Adoration des mages, Ascension), du XVIIIe (St Bruno), du XIXe (Immaculée Conception, Remise des clefs à St Pierre, Adoration des bergers) et, surtout, trois statues de pierre du XIVe : Notre-Dame de Mainneville, Vierge à l’Enfant , et, provenant de la chapelle du château qui fut démolie, une autre Vierge à l’enfant, mais bien plus connue, Notre-Dame la Royale, où, en un geste mutin, l’Enfant Jésus caresse la joue de sa mère. La troisième statue, provenant également de la chapelle du château, est célébrissime. Il s’agit de la représentation de St Louis (Louis IX) dont le visage réaliste, sobre et expressif pourrait s’inspirer des traits réels du roi mort depuis une cinquantaine d’années ou de ceux de Philippe le Bel (31). Un St Nicolas en bois, du XVIe siècle, complète cette statuaire. En 2016 l’église était en cours d’une rénovation qui devrait être bientôt terminée.


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Quittons cette église-musée pour prendre le chemin du retour vers Mesnil-sous-Vienne en passant sous le remarquable (ancien) presbytère qui date du XVIIIe siècle. A droite, une courte rue mène à une autre construction imposante, c’est le moulin de Mainneville qui a conservé sa roue et qui porte le nom charmant de moulin galant (32 et 33).


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A la sortie de Mainneville la route longe à droite un vaste plan d’eau (34) que nous apercevons au travers d’une haute haie de cyprès (35). Il fut artificiellement créé dans les années 1980. Cette nouvelle zone humide apporte un complément intéressant et enrichissant à la biodiversité de la vallée. Il est fréquent d’y observer des cygnes, des grandes aigrettes, des foulques macroules et des poules d’eau, mais cet étang semble actuellement être devenu moins hospitalier pour accueillir les différentes espèces de canard sauvage qui y abondaient il y a peu.


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Sur ce segment de route, au mois de mars, dès que la nuit est tombée, les promeneurs pourraient être témoins d’un étrange spectacle. Qui sont donc ces ombres errantes, aux silhouettes zébrées de traits lumineux, s’affairant sur les bas-côtés de la chaussée? (36) Sous l’emblème maléfique du crapaud l’on pourrait évoquer quelque nocturne messe noire… En fait, il s’agit simplement d’un groupe de bénévoles travaillant pour la biodiversité en protégeant les crapauds de massacres inévitables sans leur secours, et ceci nécessite quelques explications.


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Le crapaud et sa double vie

Avec ses yeux globuleux, son ventre flasque, ses pustules sécrètant un venin répulsif et sa démarche pataude il est vraiment laid et les princesses qui l’embrassent en contenant leur répulsion méritent bien leur prince charmant. Sa représentation sculptée dans certaines églises du Moyen Age symbolise la luxure qui était alors un vilain péché et non pas un art de vivre, comme ce fut le cas en d’autres périodes ou en d’autres contrées. Le crapaud est un accessoire incontournable des sorcières, vivant ou ingrédient de philtres malfaisants (mais parfois utilisés comme potions thérapeutiques). Mais autres pays, autres significations. Il peut symboliser l’eau et commander la pluie dans plusieurs pays d’Asie et d’Amérique du Sud. En Chine le crapaud à trois pattes, prêt à donner la sapèque qu’il tient dans sa bouche, fait partie du mobilier traditionnel car il symbolise la prospérité. Le bon jardinier apprécie les crapauds dans son jardin. Il sait qu’il s’agit d’un gros consommateur d’araignées et d’insectes nuisibles. Mais il mange aussi des vers de terre très utiles, heureusement en extrême abondance et, d’après certains spécialistes (Jean Rostand), il ne mangerait pas les escargots et il aurait peu d’appétence pour les limaces pourtant bien dévastatrices. Sa laideur, basée sur nos critères anthropomorphiques, est toute relative, Voltaire ne disait-il pas « Demandez à un crapaud ce que c’est que la beauté : il vous répondra que c’est sa crapaude avec deux gros yeux ronds sortant de sa petite tête » Enfin, le crapaud commun, qui bénéficie d’un statut de protection, reste, par son abondance relative, l’un des éléments indispensables à l’équilibre de la biodiversité.

Le crapaud commun (Bufo bufo) est l’exemple même de la double vie des amphibiens (amphi = double). Noctambule solitaire, il quitte sa cachette diurne (petit terrier, souche d’arbre, amas de feuilles, dessous de pierre, …) pour s’alimenter lorsque vient la nuit. En fin d’automne, il entre en un état d’hibernation dont il ne sortira que lors d’une soirée humide du mois de mars, dès que la température atteint 5 à 7 degrés, après un jeûne de plusieurs mois qui ne prendra fin qu’après avoir cédé à l’irrésistible instinct de reproduction. Les crapauds ont deux modes de vie successifs : ils mangent à terre ou ils s’aiment dans l’eau. Ils quittent donc leur habitat et se hâtent aussi vite que possible, c’est-à-dire lentement, vers un point d’eau nécessaire et indispensable pour leurs ébats amoureux. Ils vont y passer trois semaines frénétiques. A l’approche de leur lit nuptial aquatique ils sont de plus en plus nombreux et les mâles fougueux trouvent parfois en chemin la femelle convoitée. Celle-ci est bien plus volumineuse que lui (près du double), mais aussi 4 à 5 fois moins abondante. Il ne laisse pas passer l’occasion et s’agrippe sur son large dos, réalisant ainsi une forme originale de transport amoureux.

Amour, quand tu nous tiens…

C’est cette étreinte sous les aisselles, appelée amplexus, qui, une fois dans l’eau, déclenchera chez le mâle l’émission de liqueur séminale qui viendra féconder extérieurement les milliers d’œufs émis par la femelle. L’accouplement va durer plusieurs jours et les doubles cordons d’œufs caractéristiques, mesurant plusieurs mètres, seront accrochés aux plantes aquatiques. Mais au festin de l’amour tous ne seront pas servis et la prépondérance numérique des mâles fera de nombreux célibataires. Ceux-ci tenteront de s’accoupler avec tout ce qui bouge : poissons, tritons, autres mâles qui, par leurs coassements, clameront leur désapprobation. Plus naturellement, ces laissés-pour-compte essaieront de déloger les heureux élus et se disputent un petit bout de cette peau pustuleuse si désirable. En cette foire d’empoigne il arrive que plusieurs mâles (jusqu’à 5 ou 6) réussissent à s’agglutiner sur le dos de la même femelle, « forment d’extraordinaires grappes de crapauds et prennent l’apparence d’un animal monstrueux de la fable chinoise » (Jean Rostand, La vie des crapauds). Cet amour trop pesant peut provoquer l’étouffement de la crapaude et Eros rencontre Thanatos. Horrible détail, « longtemps encore les mâles étreindront le cadavre même pourrissant » (Jean Rostand). Il est évident que le spectacle inoubliable de ces accouplements collectifs, bruyants car sonorisés par les coassements rauques et brefs des mâles qui, parfois, s’étreignent entre eux, dégage un caractère orgiaque qui a certainement contribué à faire du crapaud un emblème de la luxure.

Cette folle ambiance dure une dizaine de jours, parfois davantage si les conditions météorologiques sont défavorables. Leur devoir reproducteur accompli, chacun retournera dans son gîte, en solitaire, et pourra, enfin, se restaurer. Issus des œufs, les têtards noirs et de petite taille, devenus crapelets, quitteront l’étang vers la mi-juin pour se cacher dans les anfractuosités du sol. Après une ondée, ils pourront en sortir en masse innombrable, alimentant ainsi la légende des pluies de crapauds. Leur vie sera semée de pièges mortels : appétit des couleuvres à collier, des hérons, des oiseaux de proie, intérêt malsain des crapauds adultes allant jusqu’au cannibalisme. Mangeons nous les uns les autres est l’une des grandes lois de la survie. Le plus grand ennemi des crapauds, qu’ils partagent avec bien des animaux, est l’homme qui détruit ses lieux de vie ou de reproduction (comblement des mares) et réalise de véritables hécatombes en les écrasant avec les voitures qui croisent leur itinéraire de migration.

L’ASALF joue les secouristes

Il y a quelques années nous avons remarqué que le tronçon de route jouxtant l’étang de Mainneville était, au mois de mars, jonché de nombreux cadavres de crapauds écrasés qui rendaient la route glissante et dangereuse. En outre, la présence de quelques rescapés en position dressée sur le bitume signait, en ces lieux, le trajet migratoire et obligatoire de ces amphibiens. Nous avons alors alerté l’ASALF, association de sauvegarde de la vallée qui a recruté des bénévoles. Ceux-ci, depuis 2010, en période de migration et dès la nuit tombée, transportaient ces amoureux intrépides d’un bord à l’autre de la route sur laquelle ils s’attardent dangereusement. Le Conseil Général a apporté ultérieurement son appui en installant des bâches amovibles qui barrent la route aux migrateurs et les dirigent vers des seaux à moitié enterrés. Sous la houlette d’Yves Velu domicilié à quelques pas de là, ils y sont recueillis matin et soir et transportés au-delà de la route meurtrière. Les bilans sont éloquents : plus de 4000 crapauds ont été comptabilisés en une seule année mais ce chiffre était en nette diminution en 2016 et cette diminution semble liée à l’exploitation forestière du coteau boisé du Petit Parc d’où ils descendent en masse et à la modification de leur habitat.

Ces collectes ont également permis d’aider d’autres migrateurs, à vrai dire plus agiles et bien moins nombreux : rares salamandres, grenouilles (rousses ou agiles), tritons (palmés ou ponctués), la distinction entre espèces étant souvent subtile. Lors d’un soir de ramassage, j’ai personnellement recueilli un crapaud accoucheur aux amours si particulières qui se signale, lors des soirées d’été, par son chant flûté très musical et bien caractéristique.

A côté de ce haut-lieu migratoire, entre Mesnil-sous-Vienne et Martigny, il existe trois étangs qui, en mars, deviennent d’autres chambres d’amour. Moins fréquentée par les crapauds, mais sans protection, la D 14 redevient, en ces lieux, une route de la mort. Il nous est arrivé, à plusieurs reprises, d’assister, de Mainneville jusqu’à l’église de Martagny, pourtant haut perchée, à une procession de crapauds amoureux si abondante que nous avons qualifié de « nuit du crapaud » ces rares épisodes.

Après avoir évoqué la laideur des crapauds, terminons notre boucle pédestre en vous signalant la beauté d’une petite fleur : le lychnis fleur de coucou au nom botanique très euphonique de Lychnis flos cuculi (37). Appelé également œillet des prés, ses pétales dégingandés rosissent, en fin de printemps, le grand champ humide qui prolonge l’étang de Mainneville jusqu’à l’entrée de Mesnil-sous-Vienne.


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Ici se termine ce petit circuit qui nous a amené à feuilleter quelques pages du grand livre de l’histoire de la vallée.

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