Le départ de cette promenade se situe à l’entrée de Bézu-la-Forêt sur la fin de la D 14 qui remonte toute la vallée de la Lévrière, quelques mètres avant qu’elle ne rejoigne la D 316 qui va de Bézu à Morgny. Il y a là une courte voie sans issue où des voitures peuvent se garer. Nous pouvons y voir une petite fontaine couverte. C’est la fontaine Mallé (1, 2) fréquentée, il n’y a pas si longtemps, par des demoiselles en mal de mari. Leur habileté dans le maniement de l’aiguille (beaucoup étaient dentellières ou couturières) a peut-être orienté leur destin matrimonial.


Photo 1-Fontaine Mallé


Photo 2

Un commentaire de mirliton pourrait être ainsi tourné :

Demoiselle du village,

Bien lassée d’être trop sage

A la recherche d’un mari,

Cesse donc d’être marrie.

A la fontaine Mallé

Il te suffira d’aller.

Tu resteras vieille fille

Si tu oublies ton aiguille.

Elle ne devra pas couler

Si tu veux bien roucouler.

Non loin de là, dans la forêt de Lyons à la source du Fouillebroc, l’oratoire de Ste Catherine affiche une supplique rimée similaire. Ainsi le désir d’être mariée – ou la crainte de ne point l’être – illustre certaines constructions de notre petit patrimoine.

En cet endroit (3) la Lévrière forme une large vasque peu profonde, réservoir d’eau où venaient puiser jadis les habitants des plateaux lors des périodes de grande sécheresse. C’est à ce même endroit que, le 30 août 1944, les chars anglais franchirent la Lévrière pour se diriger vers Gournay après la destruction de l’unique pont par les Allemands. Ils étaient sous les ordres de Montgomery qui, le lendemain, fut nommé maréchal. Il est curieux de constater que ce furent les troupes de son adversaire du désert libyen en 1942, le maréchal Rommel, qui entrèrent dans Bézu le 9 juin 1940. Il convient de rappeler que les habitants de Bézu participèrent activement à la Résistance, en particulier dans l’aide qu’ils apportèrent aux aviateurs alliés recueillis dans la région.


Photo 3

Quittons ce site riche en souvenirs pour nous diriger vers un lieu historique bien plus ancien en franchissant le petit pont qui enjambe la Lévrière en ce lieu et prenons la bonne route qui monte vers la forêt (4). Nous entrons bientôt dans le creux d’un chemin bien fleuri en ce début de mois de mai (5 et 6). Il est bordé par des touffes de gracieuses fleurs blanches nommées stellaires holostées, stellaires car leur corolle est en forme d’étoile. Le terme d’holosté mérite une explication qui nous conduit à la théorie des signatures qui a régné sur la phytothérapie pendant de nombreux siècles.


Photo 4


Photo 5


Photo 6-Stellaires holostées

Théorie des signatures

Toute plante qui évoque par sa forme, son aspect ou sa couleur une partie du corps humain doit être efficace contre les maladies qui l’affectent. Similia similibus curantur (les semblables soignent les semblables) disaient les alchimistes.

Ainsi ces fleurs holostées (terme signifiant en grec os entier) ont des tiges qui se cassent facilement au niveau de leurs nœuds comme un os qui se brise. Elles devraient donc soigner les fractures (qui se consolident par la simple immobilisation). Succès assuré.

Plus loin ces fleurs jaunes sont des lamiers jaunes parfois appelées, à tort, orties jaunes (7). Elles appartiennent, en effet, à la grande famille des Lamiacées, leur corolle simulant la gueule ouverte de Lamia, ogresse mythologique dévoreuse d’enfants.


Photo 7-Lamier jaune

Toujours sur ce chemin creux bordé de charmes au tronc torturé (8) voici des jacinthes des bois (9) représentant le sang noble et bleu d’Hyacinthe accidentellement blessé à mort par son tendre ami Apollon. La forêt devient plus dense, éclairée par l’or des genêts à balais (10) et nous pénétrons dans une immense clairière où se remarque une tour (11), seul vestige des fortifications qui entouraient la verrerie de la Haye dont il convient de rappeler la très célèbre histoire.


Photo 8-Haie de charmes


Photo 9-Jacinthes des bois


Photo 10-Genêt à balais


Photo 11

La verrerie de la Haye

C’est en 1330 que Philippe de Cacqueray, inventeur de la technique du verre « en plat », appelé également verre de France et correspondant à une vitre grossière, obtint le privilège royal de construire la première verrerie de Normandie. Grace à ce procédé, dans les foyers où les ouvertures étaient obturées par des papiers huilés, la lumière fut. Cet apport considérable amena la fortune des gentilshommes-verriers recrutés par le roi dans la petite noblesse. La forêt était l’endroit idéal pour construire une verrerie. La vitrification de la silice du sable demandait des températures très élevées produites par la combustion de grandes quantités de bois, températures réduites par adjonction de « fondants », en particulier potasse contenues dans les cendres des fougères, abondantes dans les landes des environs. Cette fabrication entrainait d’importantes saignées dans les massifs forestiers et les fours devaient être régulièrement déplacés, ce qui donnait lieu à l’attribution d’une prime aux gentilshommes-verriers, prime appelée « pot-de-vin » qui n’avait rien de malhonnête car il s’agissait d’un gobelet d’argent bien mérité : semaine de travail de 72 heures, chaleur étouffante compensée par la distribution horaire rituelle de grands pichets de cidre. La verrerie de la Haye a pu fournir le dixième des vitres posées à Paris. Elle a cessé de produire en 1805.

En place de l’ancienne verrerie une belle ferme (12) émerge de la masse dorée des champs de colza, colza qui éblouit nos yeux et protège notre cœur (grâce à ses oméga 3). En lisière du champ, d’autres fausses orties, des fleurs de lamier blanc (13); touchez ses feuilles, elles ne piquent pas…Voici un autre bienfaiteur naturel : la consoude (14). Merveilleuse consoude ! Elle peut être fort belle lorsqu’elle prend des teintes mauves, voire même bleues en jardinerie. Son nom vient du latin consolido, autrement dit « je consolide », les os en particulier et bien d’autres organes à telle enseigne que le terme de panacée pourrait lui être décerné. En effet, d’après un site de naturopathie, elle possèderait des propriétés « secrétagogues », dépuratives, émollientes, cholagogues et carminatives, cette dernière fonction étant peu appréciée des amateurs de silence car elle favorise l’expulsion des gaz intestinaux. A côté des vertus que lui prêtent les herboristes, ses feuilles présentent des vertus culinaires surtout lorsque elles sont préparées comme des filets de sole végétaux. Les feuilles sont également utilisées comme engrais sous forme de purin ou en inclusion dans un compost.


Photo 12


Photo 13-Lamier blanc


Photo 14-Consoudes

Continuons notre route dans ce champ fleuri (15) d’où nous pouvons embrasser d’un coup d’œil le spectacle offert par la ferme enchâssée dans un écrin doré (17). A la limite de la clairière tournons en angle droit à droite pour prendre le chemin forestier de Viseneuil (18). Si nous avions poursuivi tout droit, en pénétrant dans la forêt, nous aurions pu trouver, à peu de distance, la mare de l’aile d’avion dans une petite trouée causée par la chute d’un avion allemand en septembre 1941.


Photo 15


Photo 17


Photo 18

Sur ce chemin forestier nous quittons ce paysage lumineux (19) pour descendre légèrement dans l’ombre de la futaie pendant près de 300 mètres jusqu’à une petite mare (20) que nous contournons en obliquant nettement à droite.


Photo 19


Photo 20

Les mares forestières

La forêt de Lyons compte près de 200 mares forestières. Certaines datent de l’époque gallo-romaine comme l’atteste la présence de tessons de cette époque encore retrouvés de nos jours sur leurs berges. La présence des mares est indispensable à la préservation de la biodiversité et de la vie de certains animaux (cervidés, sangliers, amphibiens). En mars l’accouplement collectif, grouillant et sonore des crapauds communs est un spectacle inoubliable. Au printemps il sera parfois possible, en une brève vision, d’apercevoir, venant respirer à la surface, un triton alpestre mâle, véritable joyau de la forêt avec sa ponctuation noire qui met en valeur ses coloris bleus et orangés (21). Les insectes des mares offrent à nos yeux un véritable ballet : vol des libellules et des demoiselles et, en surface, notonectes qui nagent sur le dos, gyrins qui tournoient, hydromètres qui marchent, gerris (araignées d’eau) qui glissent, gros dytiques qui s’envolent et bien d’autres en ce lieu où la vie est préservée et fort active. A nous de respecter et d’entretenir ces sites privilégiés très appréciés des promeneurs.


Photo 21-Triton alpestre

Après la petite mare le chemin s’allonge sur près d’un kilomètre, bordé par des hêtres qui s’élancent très haut vers le ciel, ce qui donne au promeneur une impression de solennité justifiant l’épithète souvent utilisée de futaie-cathédrale (22). Dans l’ombre des arbres les floraisons sont rares. En mai les fleurs blanches des alliaires (23) (ses feuilles froissées dégagent une odeur d’ail) attirent les papillons aurore (24) qui annoncent les beaux jours. En juin, tenant compagnie aux digitales, les épiaires des bois (25) ou orties puantes (bien vilain nom pour une bien jolie fleur), sont des Lamiacées, fausses orties. Modestes dans leur aspect mais célèbres par leur histoire les scrofulaires noueuses (26, 27) tirent leur signature des nodules de leurs racines (28) qui simulent les ganglions des scrofules également appelées écrouelles. Par leur action réputée curatrice ces plantes concurrençaient les rois de France qui, par simple toucher, avaient le don de guérir ces affections ganglionnaires. Arrivés à la lisière nous pourrions aller rejoindre la D 14 par un joli chemin creux qui descend vers le moulin de Viseneuil, moulin à grains et à tan qui fonctionna jusqu’au début du XXème siècle (29, 30 et 31).


Photo 22


Photo 23-Alliaires


Photo 24-Aurore


Photo 25-Epiaire des bois


Photo 26-Scrofulaire noueuse


Photo 27


Photo 28


Photo 29-Moulin de Viseneuil


Photo 30


Photo 31

A droite, après avoir laissé le chemin creux, la sente longe la lisière, ondule et serpente, offrant de belles vues sur Bézu, la vallée et de paisibles pâturages (32, 33 et 34). En contrebas la vallée a longtemps été occupée par une vaste cressonnière. Le sentier rejoint notre trajet de départ près de l’endroit où il pénétrait dans la forêt.


Photo 32


Photo 33


Photo 34